
Nous ne tardâmes pas à étendre notre territoire à l’université tout entière.
Opérations commandos d’information dans les salles de classe où naquit, pour la première fois, le débat : c’est ainsi que nous faisions grossir nos rangs.
Nous défendîmes nos frontières coûte que coûte contre ceux qui ne voulaient rien savoir. Aux piquets de grève, l’anonyme croisé pendant trois ans soudain devenait quelqu’un : ami ou ennemi, rien d’autre – mais c’était déjà beaucoup. L’ami ne devait pas forcément être d’accord avec nous : il lui fallait juste accepter de se poser des questions. Ceux à qui, d’ordinaire, on devait le respect, pouvaient alors inspirer le plus grand mépris, comme ce professeur que je vis renoncer aux mots pour se battre avec les mains, pour s’en prendre à une jeune fille et m’écraser les doigts entre deux barrières sans pouvoir entendre raison.
Je ne m’étais jamais battu avec des inconnus.
Nos adversaires étaient bien plus nombreux que nous, mais, tant que nous fûmes soudés, ils ne purent jamais nous défaire sur ce champ de bataille. A notre inverse, ils manquaient de cohérence. Certains étaient prêts à se battre pour passer, mais ils se battaient pour un, quand nous nous battions pour tous. Nous étions une minorité, mais en face de nous il n’y avait qu’une majorité sans idéal, une majorité de minorités, et c’est ce qui nous permit de tenir bon un sacré bout de temps.
Et puis la nuit, dans le bâtiment C occupé, on fêtait nos victoires, on resserrait nos liens, on reprenait courage, on en donnait aux camarades qui venaient nous rejoindre parce que leurs facs étaient tombées aux mains de l’ennemi, on refaisait le monde autour d’un joint ou d’une bière ; au cours de nos épiques joutes élucubratoires on découvrait les vérités les plus banales, certains rassemblaient sur le papier leurs idées évaporées et faisaient tourner, et puis on s’endormait à l’aube, ivres de beaucoup de choses mais surtout d’espoir, et rien que pour ça, ces réjouissances de branleurs méritent qu’on s’en souvienne.
Je ne m’étais jamais senti chez moi dans un lieu public.
C'était peut-être une question de disposition à la lecture : l'envie de te lire m'a saisi brutalement et je viens de tout lire le temps d'un souffle. Encore grandiose. Ca me rappelle (un peu) le Sabotage Amoureux de Nothomb... Y aura-t-il une troisième partie ??
RépondreSupprimer