
Il faut que je te raconte cette journée du 6 décembre. Personne ne s’en souviendra, bien sûr, et pourtant ce fut notre bataille la plus mémorable.
Dix mille personnes qui avaient renoncé à leurs vains éparpillements pour marcher dans la même direction. En face de nous, une trentaine de CRS bloquaient le passage. Je les revois encore, enfilant leurs casques au ralenti avec un air solennel, les mâchoires serrées, les sourcils froncés au-dessus d’yeux résolus à casser du fumeur de joint pour le bien de la nation. Le torrent de nos exhortations à la raison se brisait sur un barrage d’indifférence : sous les casques, des écouteurs devaient leur jouer la musique de « Braveheart » ou « Pearl Harbor ». Ils s’y croyaient, dans leur film de guerre. Ca tombait bien, nous aussi.
« On fait une chaîne ! »
Un bras tremblant mais décidé surgit de la foule, m’attrape par le coude et me serre contre lui de toutes ses forces. Je ne le connais pas. Ca m’excite. Il y a une jeune fille esseulée à côté de moi, elle a un peu peur mais elle ne veut pas le montrer, elle veut se battre, c’est touchant, je l’attrape tendrement mais fermement par le bras, elle ne me repousse pas, elle a du courage à revendre, elle est belle. Il y a quelques heures à peine, dans le métro, je demandais pardon à quelqu’un, simplement pour l’avoir touché.
Je n’avais jamais pris d’inconnus par le bras.
Entraîné par mes camarades anonymes, j’avance vers ces hommes dont la bêtise m’effraie, ces hommes plus tout à fait hommes parce qu’ils ont échangé leur cerveau contre une puissance dérisoire, ces hommes qui seraient prêts à tuer si on les y autorisait. Plus je me rapproche d’eux, plus je voudrais reculer, mais il est trop tard, alors je me dédouble, l’un regarde et l’autre agit. Et je m’efforce de recouvrer toute la plénitude de ma conscience, parce que des instants comme celui-ci, je sais qu’il ne faut pas les vivre à moitié.
Je suis en deuxième ligne. Mon rôle, je ne tarde pas à le comprendre, c’est de pousser ceux de la première – les plus téméraires ou les moins chanceux – contre les boucliers. Les coups de matraque s’abattent sur les crânes : avant de nous asperger des décisifs lacrymogènes, les salauds veulent s’amuser un peu. Ma tête pivote en crissant sur son socle d’acier : à ma droite, j’aperçois le bibliothécaire de ma fac, le visage ruisselant de sang (et juste à côté, un homme au visage hagard qui ramasse son bras par terre).
Certains veulent faire marche arrière, mais il est trop tard ; devant moi, un jeune homme craque. Submergé par la panique, il implore ses camarades de le laisser s’échapper, en vain. Pour éviter les coups, il ne trouve d’autre solution que de se recroqueviller... Mauvaise idée. La foule est trop compacte. Elle marche sans pouvoir se contrôler et piétine tout, même sa propre raison : elle doit avancer, mais elle ne sait plus pourquoi, parce que pour agir, pour trouver ce courage, il lui faut cesser de réfléchir. Je laisse le malheureux déserteur se faufiler hors de la bataille.
Zut. Un vide effroyable s’est ouvert, et c’est à moi de le combler. A mon tour, je me retrouve écrasé contre les boucliers. Allez, je n’ai pas le choix, il est temps d’utiliser les muscles tout neufs poussés cet été, quand je n’avais rien d’autre à faire que des haltères devant Secret Story. Prends ça papa ! La vierge effarouchée en moi commande à mes mains de protéger mon crâne contre les odieux phallus qui cherchent à le déflorer. Mais le bobo hâbleur lui, rêve secrètement d’une cicatrice de guerre à exhiber fièrement devant tout le monde.
Je ne m’étais jamais battu contre des policiers.
« Par ici ! »
« Putain, truc de ouf ! »
« Venez ! Venez ! »
L’impensable s’est produit. L’ennemi a reculé. Une brèche s’est ouverte sur la gauche. Tous ces frottements n’auront finalement pas été vains : l’éjaculation a eu lieu. L’homme collectif gicle dans l’avenue vide, matrice de tous les possibles. Grisée par sa victoire, la foule redouble de courage, le virus pénètre le Corps de la République Sarkozyste qui n’est pas programmé pour réagir à cette erreur inconnue. Je fonce, m’engouffre dans la fissure. Vision surréaliste : devant moi, un CRS choit littéralement sur le cul. Puis c’est un casque qui tombe, et avec lui tous les masques : nous n’affrontons pas nos pères, pas plus que le gouvernement : nous affrontons des morveux qui jouent aux cow-boys. Mais les indiens ont gagné cette partie ! C’est nous les plus forts !
« Pouce ! » crient les yeux de ce CRS devant moi. Complètement dépassé par les évènements, il ne sait plus où donner de la matraque, danse la tecktonik, essaye de me barrer la route en s’interposant mollement, mais aussitôt me libère le passage, pour bloquer quelqu’un d’autre, sans plus de succès. Bug. Surchauffe des circuits. Ah ! Ah ! Qu’il a l’air con. Merde… c’est la classe. On est passé.
Je n’avais jamais crié de joie dans la rue.
La rue est à nous. On est invincible, on se congratule mutuellement. Et puis on court comme des fous, on ne sait pas exactement vers quoi, on court juste pour fouler ce sol dont on nous interdit l’accès. Ca me rappelle le moment fabuleux où, spermatozoïde, j’ai traversé la membrane de mon ovule. Mais le baptême du gaz ne tarde pas à arriver, puis les larmes acides du désespoir qui éteignent l’embrasement miraculeux. On tente de le ranimer en improvisant un feu sur la chaussée avec des cageots, en vain.
Je ne vous oublierai jamais, Bernard le fou, Mendès le sage, Jeanne la grande gueule, Samuel le meneur, Kateb notre musicien, Anthony le beau gosse, Cédric le nerveux, Sarah la guerrière, Etienne le petit con, et tant d’autres médiocres, dans la pire fac de Paris, devenus des héros. Si cet écran était une feuille de papier, tant de mots seraient flous, tachés par mes larmes… Pendant quelques semaines, nous fûmes tout les uns pour les autres, et aujourd’hui c’est à peine si nous osons nous regarder dans les yeux, comme des parents endeuillés. Mais cet embryon d’homme collectif que nous avons vu naître et mourir, nous devons faire vivre son esprit. En voici mon hommage. Ne devenons jamais des vieux cons. Ne cessons jamais de croire qu’un jour, nous vivrons en omnicratie.
Ainsi pourrons-nous sauver l’univers !