
Les amphithéâtres furent nos premiers terrains de jeu.
On y jouait à la démocratie, c’était notre Assemblée nationale rien qu’à nous. L’amphi X : notre repère, notre cabane dans l’arbre.
La politique, d’habitude, c’était l’apanage des grands de ce monde. Ils s’étaient toujours moqués de nous, et nous on avait toujours encaissé en silence. A force de s’entendre traiter de petits cons, beaucoup d’entre nous avaient définitivement renoncé à grandir. J’étais de ceux-là. J’étais un fayot avant d’intégrer le club des vauriens. Laisser les puissants diriger ma vie à leur guise ne me dérangeait pas, pourvu qu’on me donnât un bon point.
A l’abri de leurs jugements, notre petite communauté de morveux conspirait ; elle avait entrepris de refaire elle-même son éducation, pour affronter ceux qui prétendaient lui dicter sa conduite.
J’y ai tant appris… Je m’y suis entraîné à faire tout ce qu’on m’avait jusque-là interdit : à réfléchir, à parler, à me battre.
On pouvait bien se foutre de nous, ça nous était égal. Nous au moins, on n’avait pas baissé les bras, on avait de l’espoir, c’était notre trésor et personne ne pouvait nous le voler.
Mais nos tâtonnements démocratiques, nos premiers pas d’hommes libres, nos premiers mots de citoyens laborieusement articulés, il n’y eut personne, ni père ni mère, pour s’en émouvoir : nos infâmes tuteurs se moquaient bien de nos petites lubies de gosses.
Alors on était devenu tout les uns pour les autres. Pour la première fois depuis longtemps, des visages avaient émergé de la masse informe ; les gens commençaient à se parler, c’était simple.
Je ne m’étais jamais fait d’amis aussi facilement.
Ces réunions, c’était un spectacle poignant. Le plus beau que j’aie jamais vu. Je n’ai pas pu en dormir pendant des semaines. J’y pensais jour et nuit. J’en oubliais de manger. Tout le reste était superflu. Mes proches croyaient que je devenais fou. Je suis devenu fou, oui : fou amoureux d’une idée ; si, je te jure, ça n’a rien d’une métaphore, c’était bon comme d’aimer quelqu’un, vraiment.
Je n’avais jamais eu d’idéal.
Tu sais peut-être ce que c’est que de pleurer, pas de joie ni de tristesse, mais parce que quelque chose est trop beau ? Je me suis souvent gratté les yeux dans l’amphi X, pour essuyer le surplus d’émotion sans attirer l’attention : imagine-toi mille personnes qui tentent de ne faire qu’une ; tu comprends ? Il n’y a rien de plus beau !
Dans une assemblée générale, tous, même les plus lâches, rêvent de dompter le monstre aux mille regards : le danger est grand d’éveiller sa colère, mais quand on entend le ronronnement des applaudissements, quand on change la cacophonie en symphonie, on est un héros.
Quand la foule s’embrase et qu’on fait corps avec elle, on se sent soudain entouré de centaines d’âmes sœurs.
J’avais toujours cru que les états de grâce étaient des plaisirs solitaires.
Une petite tribu qui décapite constamment ses chefs, qui critique tout ce qu’il lui chante de critiquer, qui remet toujours tout en question, même ses fondements les plus solides, qui avance lentement parce qu’elle prend le temps de réfléchir, parce que chacun de ses membres, quel qu’il soit, a droit à la parole ; même Bernard le fou, dont Mendes, le prof d’anthropologie, vantait la « sagesse antique » : la démocratie, ce n’est pas une légende, je peux t’en parler si tu veux, nous autres apprentis sorciers avons réussi à la faire naître brièvement cet hiver. Bien sûr, l’incantation était loin d’être parfaite, et notre armée de jeunes cons a commis quelques crimes de guerre.
Mais je n’ai rien trouvé qui se rapproche autant de la liberté.