lundi 11 février 2008

On dirait qu'on serait des citoyens... (deuxième partie)


Nous ne tardâmes pas à étendre notre territoire à l’université tout entière.
Opérations commandos d’information dans les salles de classe où naquit, pour la première fois, le débat : c’est ainsi que nous faisions grossir nos rangs.
Nous défendîmes nos frontières coûte que coûte contre ceux qui ne voulaient rien savoir. Aux piquets de grève, l’anonyme croisé pendant trois ans soudain devenait quelqu’un : ami ou ennemi, rien d’autre – mais c’était déjà beaucoup. L’ami ne devait pas forcément être d’accord avec nous : il lui fallait juste accepter de se poser des questions. Ceux à qui, d’ordinaire, on devait le respect, pouvaient alors inspirer le plus grand mépris, comme ce professeur que je vis renoncer aux mots pour se battre avec les mains, pour s’en prendre à une jeune fille et m’écraser les doigts entre deux barrières sans pouvoir entendre raison.

Je ne m’étais jamais battu avec des inconnus.

Nos adversaires étaient bien plus nombreux que nous, mais, tant que nous fûmes soudés, ils ne purent jamais nous défaire sur ce champ de bataille. A notre inverse, ils manquaient de cohérence. Certains étaient prêts à se battre pour passer, mais ils se battaient pour un, quand nous nous battions pour tous. Nous étions une minorité, mais en face de nous il n’y avait qu’une majorité sans idéal, une majorité de minorités, et c’est ce qui nous permit de tenir bon un sacré bout de temps.


Et puis la nuit, dans le bâtiment C occupé, on fêtait nos victoires, on resserrait nos liens, on reprenait courage, on en donnait aux camarades qui venaient nous rejoindre parce que leurs facs étaient tombées aux mains de l’ennemi, on refaisait le monde autour d’un joint ou d’une bière ; au cours de nos épiques joutes élucubratoires on découvrait les vérités les plus banales, certains rassemblaient sur le papier leurs idées évaporées et faisaient tourner, et puis on s’endormait à l’aube, ivres de beaucoup de choses mais surtout d’espoir, et rien que pour ça, ces réjouissances de branleurs méritent qu’on s’en souvienne.

Je ne m’étais jamais senti chez moi dans un lieu public.

samedi 9 février 2008

BABE OF THE MONTH - Janvier 2008


Qu'il est bon de trouver son âme soeur.

Malheureusement pour moi, l’élu de mon cœur est mort quand j’avais deux ans. Il s’agit de Jorge Luis Borges. J’en suis tombé amoureux en lisant L’Aleph.


- L’Aleph ? répétai-je.

– Oui, le lieu où se trouvent, sans se confondre, tous les lieux de l’univers, vus de tous les angles.

Jorge a eu quelques sérieux concurrents au titre de « Babe of the Month », parmi lesquels Freud pour son Malaise dans la culture, mon prof de fitness pour son cul, Truman Capote pour sa Harpe d’herbes, ou encore Ken Loach pour It’s a free world.

Freud est sans conteste celui qui est passé le plus près du titre, Le malaise dans la culture ayant été un véritable choc pour moi. Je te le conseille chaudement, c’est un des plus grands textes qu’il ait été donné de lire à ma médiocre personne. Freud a su trouver les mots pour me séduire : « sentiment océanique », « destin de l’espèce humaine », « finalité de la vie », dieux vus comme des « idéaux culturels » (et la religion comme un « délire de masse »), « aspiration à la perfection »… sont quelques-uns des nombreux concepts abordés et disséqués afin de comprendre où nous allons tous. Avec l’impartialité d’un homme de science, Freud ausculte l’humanité comme s’il s’agissait d’un nouveau-né fragile. Il la fait tenir tout entière dans un bouquin de 89 pages qui aurait pu s’appeler « L’Humanité pour les nuls ». Le tout est extrêmement bandant, mais manque un peu d’espoir à mon goût : le génial diagnostic du docteur Freud est livré sans prescription, et je doute qu’il soit de nature à rendre les pessimistes optimistes. Et puis j’ai toujours préféré les poètes aux scientifiques. Mais, de toute évidence, le sauveur de l’univers à cours d’idées trouvera dans Le malaise dans la culture une grande source d’inspiration.

Le cul de mon prof de fitness a aussi été un candidat de taille, et je saurais facilement lui trouver un rôle de première importance dans mon plan pour sauver l’univers. Si Borges lui a ravi ma flamme, cette paire de fesses mérite en tout cas pour moi le prix du meilleur spectacle vivant de ce début d’année (renseignements et réservations : contacter l’ambassade par e-mail).

La harpe d’herbes, c’est tout ce que j’aime : de l’herbe, du vent, la campagne, de la poésie, des rires et des larmes. Une magnifique galerie de personnages grotesques et touchants, qu’on aime instantanément, et qui n’est pas sans rappeler celle de la prodigieuse Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole. Je l’ai lu cul-sec, en une nuit, ce qui m’arrive assez rarement. Capote, un bisou tendre pour toi, tu m’as donné envie de redevenir un grand enfant.

It’s a free world est un film admirable, comme toujours avec Ken Loach. S’il m’avait bouleversé autant qu’avec le sublime Le Vent se lève, Kenny aurait sans doute été mon premier choix.

Mais aucun de ces candidats ne faisait véritablement le poids comparé à la ligne sexy de Borges :


« Peut-être ai-je créé les étoiles, le soleil et l’immense demeure, mais je ne m’en souviens plus. »

Comment résister devant pareils mots doux ?

« J’eus le vertige et je pleurai, car mes yeux avaient vu cet objet secret et conjectural, dont les hommes usurpent le nom, mais qu’aucun homme n’a regardé : l’inconcevable univers.
Je ressentis une vénération infinie, une pitié infinie. »

Grâce à lui, je me suis senti moins seul dans l’univers.

« Qui a entrevu l’univers, qui a entrevu les ardents desseins de l’univers ne peut plus penser à un homme, à ses banales félicités ou à ses bonheurs médiocres, même si c’est lui cet homme. »

Aaah… so hot ! J’ai hâte de faire plus ample connaissance avec lui.

Au vu de ces quelques citations, on me rétorquera qu’il suffit de glisser le mot « univers » dans un texte quelconque pour me charmer. On n’aura pas tout à fait tort, mais il faut surtout signaler que j’aime les hommes qui aiment, et que l’amour de Jorge ne semble connaître aucune limite, comme on s'en rendra compte dans le fabuleux Deutsches Requiem, « parce que censurer ou déplorer un seul fait réel c’est blasphémer l’univers. »

Tu as bien raison, Jorge.

Ainsi pourrons-nous sauver l’univers !