vendredi 7 novembre 2008

Salope, ris ! (Chanson country)


Merde.

Manquait plus que ça.

J’ai chopé une saloperie.

Des jours que je le sentais venir sans trop y penser.

Et puis vlan.

Dans mon lit.

Plus moyen de faire comme si.

Il y a des symptômes qui ne trompent pas.


Respiration malaisée.


Froid anormal.


Stimuli fantômatiques.


Pas de doute, je suis malade.


REFRAIN : Oooh ! Quelle saloperie… (Yeah… Hurts so much babe…)


Je suis pourtant passé maître dans l’art d’éradiquer les problèmes !

A force d’analyse.

En troquant les pulsions vitales contre un peu de clairvoyance.

Je deviens une machine.

Les émotions deviennent de simples données.

Le traitement des données est indolore.

Et infaillible.


REFRAIN : Oooh ! Quelle saloperie… (Da’s whot I thought… Wos a lonesome robot babe…)


Mais cette nuit, un vieil ennemi a refait surface.

C’est mon corps, le problème.

J’ai beau le tourner et le retourner dans mon lit, je sens bien que c’est inutile.

Une heure.

Le problème, c’est mon corps.

Deux heures.

C’est l’autre cerveau.

Trois heures.

Dont la conscience ne nous appartient pas.

Quatre heures.

Celui qu’on a entre les jambes.

L’immémorial ennemi de la civilisation.

Qui pourtant nous inspire la vie.

Le roi des ganglions.


REFRAIN : Oooh ! Quelle saloperie… (Come on now, da’s the bess part…)


Enfle, mais enfle donc, excroissance tyrannique.

Retrouve des forces, petite glande atrophiée. (Oh ! Oh ! Da’ mus’ hurt…)

Gorge-toi de cette saloperie, puisque c’est ta seule raison d’être. (Yeah, cuz I’m a gay little mav’rick, da’s why…)

Infiltre mes veines de ton pus dégueulasse, change mon cœur en pompe à illusions.

Je te cède ce corps périssable, puisque je suis contraint de le partager avec toi.

Mais mon esprit, tu n’y distilleras plus jamais tes passions malsaines.


REFRAIN : Oooh ! Quelle saloperie… (Ain’t no kingdom o’ love inside ma heart, no… The heart’s just a motor for dat lost body o’mine…)


Persévère dans ton entreprise foireuse. Essaye de cracher ton poison sur ceux qui n’en veulent pas. Celui-ci ou un autre, peu m’importe à présent. Je ne m’épuiserai plus à enjoliver tes désirs stupides, je ne perdrai plus de temps à y chercher un sens. Je ne peux pas t’en vouloir : les bites sont rarement appréciées pour leur intelligence.

Je te suivrai donc en otage, spectateur excédé par les navets que tu continueras de m’offrir. J’aurais préféré voir un bon porno. Tant pis.

Fou de désir, voilà tout ce que je tolérerai.

Désormais l’un n’ira plus sans l’autre.


REFRAIN : Oooh ! Quelle saloperie… (Never a slave ‘nymore babe… S’not worthy of a bull’s shit, le’me tell ya…)


Mais sache bien ceci, vestige de notre passé bestial qui n’a que trop vécu : tu ne perds rien pour attendre. Je le jure sur ma vie que ce corps débile finira par laisser filer : la perfection de l’univers scellera ta fin.

Comme elle rira de toi, la postérité, quand elle se remémorera qu’en des temps anciens, l’homme se laissait berner par sa quéquette !



Ainsi pourrons-nous sauver l’univers !



(Ris donc, salopiaud. Tu le savais, que tu étais plein de germes.)


lundi 3 novembre 2008

Avant l’effort, le réconfort (proverbe médiocre)


Je n’arrive pas à dormir.

Ca boue dans mon cerveau.

Je n’arrive pas à dormir.
Ca boue dans mon deuxième cerveau.

Je n’arrive pas à dormir.
Les somnifères pour le premier cerveau, je n’en prends pas.

Je n’arrive pas à dormir.
Les somnifères pour le deuxième cerveau n’y ont rien changé.

Je n’arrive pas à dormir.
Non, vraiment, je n’y arrive pas.

Je n’arrive pas à dormir.
Mais… C’est peut-être enfin le moment d’écrire ? Oui… Oui ! Je sens l’inspiration monter ! Oh ! Ca m’excite ! Impossible de réfréner ce besoin de me vider les cerveaux sur l’écran ! Aucune page blanche ne pourrait me faire peur en cet instant ! Prépare-toi, blogosphère ! Mon retour sur le net va être tonitruant ! Bon. Il ne me reste plus qu’à me lever… à quitter ce matelas moelleux… et la chaleur de cette couette…

Non, ça y est, j’ai envie de dormir.
Bon, tant pis. Demain.

Quand on est médiocre, il n’est jamais très dur de s’endormir !

(Sauvons l'univers et tout et tout)

mardi 23 septembre 2008

Caméléons











L'Insas, paradis bruxellois des aspirants-réalisateurs, vient de rendre son jugement me concernant : je suis officiellement inapte à intégrer l'élite. Comme tant d'artistes ratés, me voici donc condamné à errer dans les limbes internautiques, unique refuge des photos qu'il m'a fallu produire pour ce concours.

Peut-être qu'un jour l'espèce humaine saura valoriser également le potentiel de chaque individu. Il n'y aura alors plus d'élite, et l'Insas de Bruxelles ouvrira ses portes au plus grand nombre.

Ainsi pourrons-nous sauver l'univers !




jeudi 5 juin 2008

Special guest : Renan Luce

(Sanctuaire de Rocamadour, mai 2008)


Je connais des lieux qui respirent
L'air du temps, les souvenirs,
Le vécu.
On y vient parce que l'on y boit,
On laisse pour ce que l'on voit
Un écu...

Ceux qui entrent sans savoir apportent
Et laissent à l'heure où ils sortent
Leurs pensées,
Qui adhèrent aux murs et aux meubles,
Semblent partir et puis veulent
Y rester...

Dans ces endroits, moi j'aime l'envers
Du décor une fois vos verres
Desservis.
Je joue au petit criminel
Qui promène son opinel
Dans vos vies...

Ouvrez les yeux car où que j'aille,
Je laisse derrière moi des entailles,
Des rayures.
Et les gravats qu'il me reste
Servent à combler ma tristesse,
Mes fêlures.

Qui était à ma place ?
Laisserai-je des traces ?
Moi aussi ! Moi aussi !
C'est pourquoi j'occupe mes loisirs
A graver partout "I was here".

Des traces de premiers rendez-vous,
Ceux qui donnent le rose aux joues...
Des paupières
Battant l'air comme des papillons,
Soulevant dans un tourbillon
La poussière...

Tout cela se propage et donne
Peut-être pas un cyclone
Jusqu'en Chine,
Mais laisse dans l'air alentour
Un frisson qui parcourt
Notre échine.

Et lorsque nous étions à l'école,
Nous collions déjà nos chewing-gums
Sous les chaises.
Plus tard, les premières galoches,
Et l'addition sur l'écorce
D'un vieux chêne.

Ces gentilles délinquances
N'éviteront pas les vacances
Eternelles.
Mais ces cœurs et rectangles
Sont un peu notre langue
Maternelle
Pour dire...

Qui était à ma place ?
Laisserai-je des traces ?
Moi aussi ! Moi aussi !
C'est pourquoi j'occupe mes loisirs
A graver partout "I was here".

Qui était à ma place ?
Laisserai-je des traces ?
Moi aussi ! Moi aussi !
C'est pourquoi j'occupe mes loisirs
A graver partout "I was here".
I was here...

Renan Luce - I was here.

mardi 1 avril 2008

On dirait qu'on serait des citoyens... (troisième partie)


Il faut que je te raconte cette journée du 6 décembre. Personne ne s’en souviendra, bien sûr, et pourtant ce fut notre bataille la plus mémorable.

Dix mille personnes qui avaient renoncé à leurs vains éparpillements pour marcher dans la même direction. En face de nous, une trentaine de CRS bloquaient le passage. Je les revois encore, enfilant leurs casques au ralenti avec un air solennel, les mâchoires serrées, les sourcils froncés au-dessus d’yeux résolus à casser du fumeur de joint pour le bien de la nation. Le torrent de nos exhortations à la raison se brisait sur un barrage d’indifférence : sous les casques, des écouteurs devaient leur jouer la musique de « Braveheart » ou « Pearl Harbor ». Ils s’y croyaient, dans leur film de guerre. Ca tombait bien, nous aussi.

« On fait une chaîne ! »

Un bras tremblant mais décidé surgit de la foule, m’attrape par le coude et me serre contre lui de toutes ses forces. Je ne le connais pas. Ca m’excite. Il y a une jeune fille esseulée à côté de moi, elle a un peu peur mais elle ne veut pas le montrer, elle veut se battre, c’est touchant, je l’attrape tendrement mais fermement par le bras, elle ne me repousse pas, elle a du courage à revendre, elle est belle. Il y a quelques heures à peine, dans le métro, je demandais pardon à quelqu’un, simplement pour l’avoir touché.

Je n’avais jamais pris d’inconnus par le bras.

Entraîné par mes camarades anonymes, j’avance vers ces hommes dont la bêtise m’effraie, ces hommes plus tout à fait hommes parce qu’ils ont échangé leur cerveau contre une puissance dérisoire, ces hommes qui seraient prêts à tuer si on les y autorisait. Plus je me rapproche d’eux, plus je voudrais reculer, mais il est trop tard, alors je me dédouble, l’un regarde et l’autre agit. Et je m’efforce de recouvrer toute la plénitude de ma conscience, parce que des instants comme celui-ci, je sais qu’il ne faut pas les vivre à moitié.

Je suis en deuxième ligne. Mon rôle, je ne tarde pas à le comprendre, c’est de pousser ceux de la première – les plus téméraires ou les moins chanceux – contre les boucliers. Les coups de matraque s’abattent sur les crânes : avant de nous asperger des décisifs lacrymogènes, les salauds veulent s’amuser un peu. Ma tête pivote en crissant sur son socle d’acier : à ma droite, j’aperçois le bibliothécaire de ma fac, le visage ruisselant de sang (et juste à côté, un homme au visage hagard qui ramasse son bras par terre).

Certains veulent faire marche arrière, mais il est trop tard ; devant moi, un jeune homme craque. Submergé par la panique, il implore ses camarades de le laisser s’échapper, en vain. Pour éviter les coups, il ne trouve d’autre solution que de se recroqueviller... Mauvaise idée. La foule est trop compacte. Elle marche sans pouvoir se contrôler et piétine tout, même sa propre raison : elle doit avancer, mais elle ne sait plus pourquoi, parce que pour agir, pour trouver ce courage, il lui faut cesser de réfléchir. Je laisse le malheureux déserteur se faufiler hors de la bataille.

Zut. Un vide effroyable s’est ouvert, et c’est à moi de le combler. A mon tour, je me retrouve écrasé contre les boucliers. Allez, je n’ai pas le choix, il est temps d’utiliser les muscles tout neufs poussés cet été, quand je n’avais rien d’autre à faire que des haltères devant Secret Story. Prends ça papa ! La vierge effarouchée en moi commande à mes mains de protéger mon crâne contre les odieux phallus qui cherchent à le déflorer. Mais le bobo hâbleur lui, rêve secrètement d’une cicatrice de guerre à exhiber fièrement devant tout le monde.

Je ne m’étais jamais battu contre des policiers.

« Par ici ! »

« Putain, truc de ouf ! »

« Venez ! Venez ! »

L’impensable s’est produit. L’ennemi a reculé. Une brèche s’est ouverte sur la gauche. Tous ces frottements n’auront finalement pas été vains : l’éjaculation a eu lieu. L’homme collectif gicle dans l’avenue vide, matrice de tous les possibles. Grisée par sa victoire, la foule redouble de courage, le virus pénètre le Corps de la République Sarkozyste qui n’est pas programmé pour réagir à cette erreur inconnue. Je fonce, m’engouffre dans la fissure. Vision surréaliste : devant moi, un CRS choit littéralement sur le cul. Puis c’est un casque qui tombe, et avec lui tous les masques : nous n’affrontons pas nos pères, pas plus que le gouvernement : nous affrontons des morveux qui jouent aux cow-boys. Mais les indiens ont gagné cette partie ! C’est nous les plus forts !

« Pouce ! » crient les yeux de ce CRS devant moi. Complètement dépassé par les évènements, il ne sait plus où donner de la matraque, danse la tecktonik, essaye de me barrer la route en s’interposant mollement, mais aussitôt me libère le passage, pour bloquer quelqu’un d’autre, sans plus de succès. Bug. Surchauffe des circuits. Ah ! Ah ! Qu’il a l’air con. Merde… c’est la classe. On est passé.

Je n’avais jamais crié de joie dans la rue.

La rue est à nous. On est invincible, on se congratule mutuellement. Et puis on court comme des fous, on ne sait pas exactement vers quoi, on court juste pour fouler ce sol dont on nous interdit l’accès. Ca me rappelle le moment fabuleux où, spermatozoïde, j’ai traversé la membrane de mon ovule. Mais le baptême du gaz ne tarde pas à arriver, puis les larmes acides du désespoir qui éteignent l’embrasement miraculeux. On tente de le ranimer en improvisant un feu sur la chaussée avec des cageots, en vain.

Je ne vous oublierai jamais, Bernard le fou, Mendès le sage, Jeanne la grande gueule, Samuel le meneur, Kateb notre musicien, Anthony le beau gosse, Cédric le nerveux, Sarah la guerrière, Etienne le petit con, et tant d’autres médiocres, dans la pire fac de Paris, devenus des héros. Si cet écran était une feuille de papier, tant de mots seraient flous, tachés par mes larmes… Pendant quelques semaines, nous fûmes tout les uns pour les autres, et aujourd’hui c’est à peine si nous osons nous regarder dans les yeux, comme des parents endeuillés. Mais cet embryon d’homme collectif que nous avons vu naître et mourir, nous devons faire vivre son esprit. En voici mon hommage. Ne devenons jamais des vieux cons. Ne cessons jamais de croire qu’un jour, nous vivrons en omnicratie.


Ainsi pourrons-nous sauver l’univers !

lundi 17 mars 2008

Babe of the month : février 2008



L’autre nuit, dans la rue, j’ai vu un vagabond planté devant un mur vide, absorbé dans la contemplation d’une chose que je ne pouvais voir. Et je me suis demandé si, en effet, ceux qui se trouvent exclus de notre société ne voient pas certaines choses qui nous sont invisibles.

Permettez que je dissèque ici quelques banalités.

Dans notre société, trouver son identité professionnelle est une étape marquante de la vie humaine : c’est un de ces moments, comme le mariage (officialisé administrativement ou non), où l’on est enfin censé « ne plus s’en faire » : l’individu stabilisé, ayant trouvé sa place dans la société, étant parvenu au bout de sa pénible quête de concepts solides, pourrait alors « se laisser vivre ».

Je vomis ce modèle de réussite.

Parce que je ne veux jamais arrêter de chercher la vérité. Chercher du sens me semble être la valeur suprême d’une existence humaine, et tout système qui prône la castration du désir de vérité sans avoir atteint à la paix universelle, sera toujours pour moi un mauvais système. Est-il raisonnable de croire que les apports d’un conjoint unique peuvent rivaliser avec tous ceux que je pourrais tirer d’unions avec tous, ou même avec quelques individus ? De la même façon, sur la base de quels arguments est-il possible d’affirmer qu’une activité dans laquelle je me spécialiserais ne priverait pas mon esprit des enseignements infinis de toutes les autres activités par moi inconnues ? Si l’on est de bonne foi, on admettra que ce sont là des questions auxquelles ni le mariage ni la spécialisation du travail n’ont apporté de réponse pleinement satisfaisante. La vérité est donc encore à chercher, or l’individu qui sacrifie tous les possibles sur l’autel de la stabilité, renonce à la vérité, parce qu’il s’autopersuade d’avoir acquis des certitudes (dans le mariage ou le travail notamment). Il est un individu malade, drogué à des concepts exclusifs asservissant tout désir d’alternative : on s’interdit de penser à quelqu’un d’autre en-dehors de son conjoint, et, à partir d’un certain âge, on s’interdit d’hésiter entre plusieurs voies professionnelles, de peur d’être mal vu par la société, et accessoirement, de mourir de faim. L’individu qui renonce à la vérité est un individu qui renonce à une intelligence plus grande, et donc aussi à l’évolution positive de son espèce, elle-même privée, dans ce cas, de la plénitude de ses ressources. J’affirme donc que l’individu qui se stabilise est un assassin de l’ordre, le vrai, cet ordre qui ne pourra être qu’une possibilité tant que nous ne l’aurons pas atteint et avéré, cet ordre que nos intelligences limitées ne peuvent, pour l’heure, concevoir.

Il est communément admis, du moins l’espéré-je ardemment, que tant que notre espèce sera rongée par ses conflits intérieurs, la paix n’existera pas. Partant de ce principe élémentaire, les modèles du mariage et du travail spécialisé me semblent sinon foncièrement mauvais, du moins terriblement insuffisants, car nous sommes loin de vivre en paix grâce à eux (le récent exemple des suicidés de Renault suffit à s’en rendre compte, tout comme les nombreuses souffrances constatées dans des unions a priori « stables » entre deux individus). L’idéal, avouons-le enfin, serait plutôt que chacun s’unisse avec chacun, et que chacun fasse tout ce qu’il y a à faire dans le monde, autrement dit, que chacun ait droit à une part également illimitée d’univers. Avant de déclarer cette fin absolument inatteignable, il conviendrait de se demander si elle est bien l’idéal adopté par l’humanité, or je doute fortement qu’elle le soit. Car l’homme n’est pas seulement poussé en avant, il y est également tiré, et ce sont ces deux forces (passé et futur, mal et bien, imperfection avérée et perfection hypothétique) qui déterminent le présent. Et que nous inspire ce présent aujourd’hui, sinon de la méfiance – plus ou moins assumée – en l’avenir ? S’il y a bien une vérité sur Terre qui mérite d’être affirmée comme la seule envisageable pour l’espèce humaine, c’est celle de la paix universelle ; c’est une indicible banalité, et pourtant le seul obstacle rencontré de tout temps par l’humanité fut, est et sera encore son incapacité à s’accorder à son sujet. Il ne faut donc renoncer à la recherche d’aucune vérité sinon celle-ci, car rien ne sera vrai tant qu’elle ne le sera pas.

Voici donc ma proposition à tout gouvernement : créer des postes de « fonctionnaires-chômeurs à temps plein », des chercheurs-philosophes qui exploreront ce tabou ancestral qu’est le refus du travail et de la participation à l’élan général de la société. Peut-être pourrons-nous tirer de ces recherches quelque vérité. Car au vu du chaos latent qui menace notre monde, je ne peux que croire en l’imperfection de nos sociétés modernes et en la nécessité de les juger avec un regard extérieur, ce à quoi seuls les individus extérieurs à elles peuvent prétendre. En effet, moins on est lié à un concept, plus on est critique à son égard, et plus grandes alors sont les chances de faire jaillir la vérité.

Nous nous trouvons actuellement à une période charnière de l’histoire humaine, où l’issue mortelle du duel entre bien et mal n’a jamais été aussi proche, la puissance dont nous disposons permettant l’annihilation de toute vie sur Terre (mes respects, monsieur Freud). Lequel de ces deux concepts triomphera ? A ceux qui ne croient pas à la victoire finale de l’humanité, ceux qui croient qu’elle est déjà condamnée, je demande ceci : pourquoi ourdir ainsi la mort future de l’espèce humaine depuis notre triste passé ? Assassins que nous sommes ! Car la fin détermine toujours les moyens, même si elle les condamne inévitablement à disparaître une fois atteinte, soit dans la souffrance, soit dans la jouissance ; soit dans la mort, soit dans la vie. Renoncer à l’idéal qui nous semble le plus beau, c’est renoncer à la vie. La vie n’est pas confort, du moins ne l’a-t-elle jamais été. La vie n’est jamais épargnée par le danger, et il y a tout lieu de croire qu’elle le sera encore longtemps avant de s’affirmer comme seul concept valable et d’avoir suffisamment combattu et compris la mort pour la réduire à l’état de paradoxe et la faire disparaître. Avant que ce jour de gloire soit arrivé, il importe selon moi de rester très méfiant à l’égard des vérités considérées comme indiscutables, car rien ne sera parfait tant que tout ne le sera pas.

Un modèle de culture (l’idéologie capitaliste) parachève sa lente et fructueuse entreprise de génocide culturel, uniformisant les consciences en masses, aliénant l’individu à un concept en lui fournissant de moins en moins de référents négatifs, de par l’absence d’autres modèles de sociétés où se reflèteraient les défauts du nôtre. N’est-il pas de notre devoir de valoriser cette différence, puisqu’elle est seule capable de faire naître un consensus non morbide, mais raisonnable, un consensus non fondé sur l’exploitation de tous par quelques-uns, mais sur l’exploitation de tous par tous, un consensus non fondé sur le concept de démocratie, mais sur celui d’omnicratie ? De la même façon qu’un individu absolument seul est condamné à la folie, à la mort et à l’inexistence, un système imparfait et cependant tout-puissant ne peut évoluer dans la solitude absolue sans se noyer dans ses propres paradoxes, que seule la différence pourrait lui révéler.

L’espèce humaine n’est pas encore entièrement rassemblée sous la bannière tyrannique du capitalisme, qui prône l’inégalité entre les hommes. Il est grand temps de trouver un ennemi valable à ce concept malsain, et à tous ceux qui lui préexistent et en découlent, car nous nous rendons compte chaque jour qu’il s’agit d’une source de souffrance et de mort, bien que nous ayons adopté, dans les faits, l’inégalité comme valeur suprême gouvernant notre destin. Je souhaite m’employer, dans la limite de mes modestes capacités, à cet effort de guerre que, bien que presque inexistant, je considère pourtant comme seul porteur d’une promesse de paix universelle. A ce titre, j’envisage de plus en plus de devenir clochard céleste.

En effet, l’individu qui suscite son propre échec est paradoxalement parfois celui qui a le plus de chances de trouver la vérité, plus en tout cas que celui qui s’attache à de fausses vérités. Car qui sait si un échec pour cette société imparfaite n’est pas une victoire pour une société parfaite ? Peut-être, en réduisant mon pouvoir d’achat, prouverai-je que le pouvoir d’achat n’est que le pouvoir d’acheter de la mort, la mienne et celle de mon espèce. Et peut-être alors concevrai-je des pouvoirs plus puissants encore, comme celui de ne m’attacher à rien ni à personne plus qu’à toute autre chose ou personne, et surtout pas aux « principales préoccupations des Français », membres d’une espèce encore sous-évoluée.

En attendant de convaincre nos dirigeants de valoriser pour la première fois le chômage comme activité saine et profitable à tous (si tant est que l’espèce humaine ne s’y spécialise pas), je ne saurais que trop conseiller à chacun le film Into the Wild du sexy Sean Penn, qui m’a, à l'aide du sublime minois d'Emile Hirsch, inspiré comme rarement œuvre l’avait fait jusqu’à maintenant. J’espère qu’on y trouvera un terrain émotionnel favorisant la compréhension de mes propos. Alexander Supertramp est plus que mon "Babe of the month", c'est un héros, un authentique martyr des temps modernes, dont la mort nous révèle le plus grand ennemi de l’humanité : l’absence de liberté. Cette liberté, préservons-la, et donnons-nous les moyens de la faire vivre jusqu’à la fin des temps, car elle est la vie, et sans elle il n’y a que mort.


Ainsi pourrons-nous sauver l’univers !

lundi 11 février 2008

On dirait qu'on serait des citoyens... (deuxième partie)


Nous ne tardâmes pas à étendre notre territoire à l’université tout entière.
Opérations commandos d’information dans les salles de classe où naquit, pour la première fois, le débat : c’est ainsi que nous faisions grossir nos rangs.
Nous défendîmes nos frontières coûte que coûte contre ceux qui ne voulaient rien savoir. Aux piquets de grève, l’anonyme croisé pendant trois ans soudain devenait quelqu’un : ami ou ennemi, rien d’autre – mais c’était déjà beaucoup. L’ami ne devait pas forcément être d’accord avec nous : il lui fallait juste accepter de se poser des questions. Ceux à qui, d’ordinaire, on devait le respect, pouvaient alors inspirer le plus grand mépris, comme ce professeur que je vis renoncer aux mots pour se battre avec les mains, pour s’en prendre à une jeune fille et m’écraser les doigts entre deux barrières sans pouvoir entendre raison.

Je ne m’étais jamais battu avec des inconnus.

Nos adversaires étaient bien plus nombreux que nous, mais, tant que nous fûmes soudés, ils ne purent jamais nous défaire sur ce champ de bataille. A notre inverse, ils manquaient de cohérence. Certains étaient prêts à se battre pour passer, mais ils se battaient pour un, quand nous nous battions pour tous. Nous étions une minorité, mais en face de nous il n’y avait qu’une majorité sans idéal, une majorité de minorités, et c’est ce qui nous permit de tenir bon un sacré bout de temps.


Et puis la nuit, dans le bâtiment C occupé, on fêtait nos victoires, on resserrait nos liens, on reprenait courage, on en donnait aux camarades qui venaient nous rejoindre parce que leurs facs étaient tombées aux mains de l’ennemi, on refaisait le monde autour d’un joint ou d’une bière ; au cours de nos épiques joutes élucubratoires on découvrait les vérités les plus banales, certains rassemblaient sur le papier leurs idées évaporées et faisaient tourner, et puis on s’endormait à l’aube, ivres de beaucoup de choses mais surtout d’espoir, et rien que pour ça, ces réjouissances de branleurs méritent qu’on s’en souvienne.

Je ne m’étais jamais senti chez moi dans un lieu public.

samedi 9 février 2008

BABE OF THE MONTH - Janvier 2008


Qu'il est bon de trouver son âme soeur.

Malheureusement pour moi, l’élu de mon cœur est mort quand j’avais deux ans. Il s’agit de Jorge Luis Borges. J’en suis tombé amoureux en lisant L’Aleph.


- L’Aleph ? répétai-je.

– Oui, le lieu où se trouvent, sans se confondre, tous les lieux de l’univers, vus de tous les angles.

Jorge a eu quelques sérieux concurrents au titre de « Babe of the Month », parmi lesquels Freud pour son Malaise dans la culture, mon prof de fitness pour son cul, Truman Capote pour sa Harpe d’herbes, ou encore Ken Loach pour It’s a free world.

Freud est sans conteste celui qui est passé le plus près du titre, Le malaise dans la culture ayant été un véritable choc pour moi. Je te le conseille chaudement, c’est un des plus grands textes qu’il ait été donné de lire à ma médiocre personne. Freud a su trouver les mots pour me séduire : « sentiment océanique », « destin de l’espèce humaine », « finalité de la vie », dieux vus comme des « idéaux culturels » (et la religion comme un « délire de masse »), « aspiration à la perfection »… sont quelques-uns des nombreux concepts abordés et disséqués afin de comprendre où nous allons tous. Avec l’impartialité d’un homme de science, Freud ausculte l’humanité comme s’il s’agissait d’un nouveau-né fragile. Il la fait tenir tout entière dans un bouquin de 89 pages qui aurait pu s’appeler « L’Humanité pour les nuls ». Le tout est extrêmement bandant, mais manque un peu d’espoir à mon goût : le génial diagnostic du docteur Freud est livré sans prescription, et je doute qu’il soit de nature à rendre les pessimistes optimistes. Et puis j’ai toujours préféré les poètes aux scientifiques. Mais, de toute évidence, le sauveur de l’univers à cours d’idées trouvera dans Le malaise dans la culture une grande source d’inspiration.

Le cul de mon prof de fitness a aussi été un candidat de taille, et je saurais facilement lui trouver un rôle de première importance dans mon plan pour sauver l’univers. Si Borges lui a ravi ma flamme, cette paire de fesses mérite en tout cas pour moi le prix du meilleur spectacle vivant de ce début d’année (renseignements et réservations : contacter l’ambassade par e-mail).

La harpe d’herbes, c’est tout ce que j’aime : de l’herbe, du vent, la campagne, de la poésie, des rires et des larmes. Une magnifique galerie de personnages grotesques et touchants, qu’on aime instantanément, et qui n’est pas sans rappeler celle de la prodigieuse Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole. Je l’ai lu cul-sec, en une nuit, ce qui m’arrive assez rarement. Capote, un bisou tendre pour toi, tu m’as donné envie de redevenir un grand enfant.

It’s a free world est un film admirable, comme toujours avec Ken Loach. S’il m’avait bouleversé autant qu’avec le sublime Le Vent se lève, Kenny aurait sans doute été mon premier choix.

Mais aucun de ces candidats ne faisait véritablement le poids comparé à la ligne sexy de Borges :


« Peut-être ai-je créé les étoiles, le soleil et l’immense demeure, mais je ne m’en souviens plus. »

Comment résister devant pareils mots doux ?

« J’eus le vertige et je pleurai, car mes yeux avaient vu cet objet secret et conjectural, dont les hommes usurpent le nom, mais qu’aucun homme n’a regardé : l’inconcevable univers.
Je ressentis une vénération infinie, une pitié infinie. »

Grâce à lui, je me suis senti moins seul dans l’univers.

« Qui a entrevu l’univers, qui a entrevu les ardents desseins de l’univers ne peut plus penser à un homme, à ses banales félicités ou à ses bonheurs médiocres, même si c’est lui cet homme. »

Aaah… so hot ! J’ai hâte de faire plus ample connaissance avec lui.

Au vu de ces quelques citations, on me rétorquera qu’il suffit de glisser le mot « univers » dans un texte quelconque pour me charmer. On n’aura pas tout à fait tort, mais il faut surtout signaler que j’aime les hommes qui aiment, et que l’amour de Jorge ne semble connaître aucune limite, comme on s'en rendra compte dans le fabuleux Deutsches Requiem, « parce que censurer ou déplorer un seul fait réel c’est blasphémer l’univers. »

Tu as bien raison, Jorge.

Ainsi pourrons-nous sauver l’univers !

lundi 28 janvier 2008

On dirait qu'on serait des citoyens... (première partie)


Les amphithéâtres furent nos premiers terrains de jeu.
On y jouait à la démocratie, c’était notre Assemblée nationale rien qu’à nous. L’amphi X : notre repère, notre cabane dans l’arbre.
La politique, d’habitude, c’était l’apanage des grands de ce monde. Ils s’étaient toujours moqués de nous, et nous on avait toujours encaissé en silence. A force de s’entendre traiter de petits cons, beaucoup d’entre nous avaient définitivement renoncé à grandir. J’étais de ceux-là. J’étais un fayot avant d’intégrer le club des vauriens. Laisser les puissants diriger ma vie à leur guise ne me dérangeait pas, pourvu qu’on me donnât un bon point.
A l’abri de leurs jugements, notre petite communauté de morveux conspirait ; elle avait entrepris de refaire elle-même son éducation, pour affronter ceux qui prétendaient lui dicter sa conduite.
J’y ai tant appris… Je m’y suis entraîné à faire tout ce qu’on m’avait jusque-là interdit : à réfléchir, à parler, à me battre.
On pouvait bien se foutre de nous, ça nous était égal. Nous au moins, on n’avait pas baissé les bras, on avait de l’espoir, c’était notre trésor et personne ne pouvait nous le voler.
Mais nos tâtonnements démocratiques, nos premiers pas d’hommes libres, nos premiers mots de citoyens laborieusement articulés, il n’y eut personne, ni père ni mère, pour s’en émouvoir : nos infâmes tuteurs se moquaient bien de nos petites lubies de gosses.
Alors on était devenu tout les uns pour les autres. Pour la première fois depuis longtemps, des visages avaient émergé de la masse informe ; les gens commençaient à se parler, c’était simple.

Je ne m’étais jamais fait d’amis aussi facilement.

Ces réunions, c’était un spectacle poignant. Le plus beau que j’aie jamais vu. Je n’ai pas pu en dormir pendant des semaines. J’y pensais jour et nuit. J’en oubliais de manger. Tout le reste était superflu. Mes proches croyaient que je devenais fou. Je suis devenu fou, oui : fou amoureux d’une idée ; si, je te jure, ça n’a rien d’une métaphore, c’était bon comme d’aimer quelqu’un, vraiment.

Je n’avais jamais eu d’idéal.

Tu sais peut-être ce que c’est que de pleurer, pas de joie ni de tristesse, mais parce que quelque chose est trop beau ? Je me suis souvent gratté les yeux dans l’amphi X, pour essuyer le surplus d’émotion sans attirer l’attention : imagine-toi mille personnes qui tentent de ne faire qu’une ; tu comprends ? Il n’y a rien de plus beau !
Dans une assemblée générale, tous, même les plus lâches, rêvent de dompter le monstre aux mille regards : le danger est grand d’éveiller sa colère, mais quand on entend le ronronnement des applaudissements, quand on change la cacophonie en symphonie, on est un héros.
Quand la foule s’embrase et qu’on fait corps avec elle, on se sent soudain entouré de centaines d’âmes sœurs.

J’avais toujours cru que les états de grâce étaient des plaisirs solitaires.

Une petite tribu qui décapite constamment ses chefs, qui critique tout ce qu’il lui chante de critiquer, qui remet toujours tout en question, même ses fondements les plus solides, qui avance lentement parce qu’elle prend le temps de réfléchir, parce que chacun de ses membres, quel qu’il soit, a droit à la parole ; même Bernard le fou, dont Mendes, le prof d’anthropologie, vantait la « sagesse antique » : la démocratie, ce n’est pas une légende, je peux t’en parler si tu veux, nous autres apprentis sorciers avons réussi à la faire naître brièvement cet hiver. Bien sûr, l’incantation était loin d’être parfaite, et notre armée de jeunes cons a commis quelques crimes de guerre.

Mais je n’ai rien trouvé qui se rapproche autant de la liberté.